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Le Message du Cèdre

Ce qu’un arbre m’a appris sur la force, l’ancrage et la mémoire du vivant.


Grand cèdre solitaire au milieu d’un champ sec, sous un ciel nuageux, avec des buissons verts au premier plan.

Il existe des rencontres qui ne ressemblent pas à des rencontres. Elles ne se font pas avec des mots, ni avec des échanges, ni avec une poignée de main.

Elles arrivent silencieusement, presque imperceptiblement, jusqu’au jour où l’on réalise qu’une présence est entrée dans notre vie et qu’elle y a pris une place que l’on n’aurait jamais imaginée.

Pendant des années, un cèdre a fait partie de mon quotidien. Il était là, devant chez moi, enraciné dans cette terre depuis bien avant que je le remarque véritablement. Comme beaucoup de choses précieuses, sa présence m’était devenue familière. Je savais qu’il était là, je le voyais chaque jour, mais je n’avais pas encore conscience du lien qui était en train de se créer.

Il était simplement devenu une évidence.


Un arbre majestueux, imposant par sa taille, mais surtout par l’énergie qu’il dégageait. Il y avait dans sa présence quelque chose qui dépassait sa simple apparence. Lorsque je posais mon regard sur lui, je ressentais une forme de calme, comme si sa stabilité venait apaiser quelque chose en moi. Son tronc massif, ses branches déployées avec générosité, sa capacité à occuper pleinement son espace sans jamais sembler dominer son environnement m’inspiraient profondément.

Il était un rappel silencieux de ce que signifie être enraciné.


Depuis 2014, je suis engagée sur un chemin spirituel, un chemin de dépouillement, de guérison et de transformation intérieure. Ce chemin m’a amenée à rencontrer mes blessures, mes peurs, mes mémoires, mes fonctionnements inconscients et toutes ces parties de moi qui demandaient à être reconnues pour pouvoir enfin être libérées.

Comme tout véritable chemin de transformation, il n’a pas toujours été facile. Il y a eu des périodes de lumière, de compréhension et d’ouverture, mais aussi des moments plus sombres où les anciens repères disparaissaient sans que les nouveaux soient encore installés.

Ces passages sont parfois déroutants. Lorsque l’on entreprend un travail profond sur soi, il arrive que l’on ait l’impression de perdre pied. Ce qui semblait nous définir se transforme. Les anciennes protections deviennent inutiles. Les certitudes auxquelles nous nous accrochions commencent à se fissurer. C’est un processus de dépouillement qui demande du courage, car il nous invite à rencontrer ce qui était resté caché pendant longtemps.


Dans ces moments où tout semblait plus fragile à l’intérieur de moi, ce cèdre était un point d’ancrage. Je n’avais pas besoin de réfléchir, ni de chercher une réponse. Il me suffisait parfois de regarder sa silhouette se dessiner dans le paysage pour ressentir quelque chose se remettre en place. Il m’offrait une sensation de stabilité dans les périodes où moi-même je traversais des mouvements intérieurs importants. Il me transmettait, à sa manière, une force tranquille. Non pas une force qui lutte, qui résiste ou qui cherche à vaincre, mais une force profonde, celle de l’être qui connaît ses racines et qui reste debout malgré les saisons. Je crois que c’est cela qui me touchait autant chez lui.


Un arbre ne se demande jamais s’il a le droit d’exister. Il ne cherche pas à être plus grand qu’un autre arbre, plus beau ou plus reconnu. Il ne compare pas son évolution à celle de ses voisins. Il pousse simplement selon sa propre nature. Il accepte les périodes de croissance, les périodes de repos, les tempêtes, les blessures laissées par le temps. Il continue d’avancer sans jamais renier ce qu’il est.


À travers lui, je retrouvais une forme de sagesse que l’être humain oublie parfois.

Nous passons tellement de temps à chercher à devenir quelqu’un d’autre, à répondre aux attentes extérieures, à prouver notre valeur ou à corriger ce que nous considérons comme des défauts. L’arbre, lui, nous rappelle qu’avant toute transformation, il existe une étape essentielle : être profondément relié à soi-même.

Avec le recul, je comprends que ce cèdre était devenu bien plus qu’un arbre dans mon environnement. Il était devenu une présence. Une sorte d’ami silencieux qui m’accompagnait sans rien attendre en retour. Il était un pilier.


Lorsque j’étais fatiguée, il me rappelait la puissance de l’enracinement.

Lorsque je doutais, il me rappelait qu’une croissance véritable demande du temps.

Lorsque certaines blessures remontaient à la surface, il m’enseignait qu’il est possible de porter les traces du passé tout en continuant à grandir.

Car un arbre ancien n’est pas parfait. Son écorce porte les marques des années. Certaines branches ont peut-être été fragilisées par des tempêtes. Certaines blessures ont laissé des cicatrices visibles. Pourtant, ces marques ne diminuent pas sa beauté. Elles racontent simplement son histoire.


N’est-ce pas également ce que nous sommes ?

Des êtres façonnés par ce que nous avons traversé. Des êtres dont les blessures ne sont pas forcément des faiblesses, mais parfois les traces visibles d’un chemin parcouru.

C’est peut-être pour cela que certains arbres nous touchent autant. Ils nous renvoient une image de nous-mêmes que nous avons parfois oubliée : celle d’un être vivant en évolution permanente, capable de traverser les saisons de la vie sans perdre son essence. Pendant toutes ces années, je n’imaginais pas que cette présence qui m’accompagnait silencieusement allait un jour disparaître.


Lorsque j’ai appris qu’un projet immobilier devait être construit devant chez moi, une pensée s’est immédiatement imposée. Ils vont abattre le cèdre.

Je ne savais pas encore si cette intuition était juste, mais quelque chose en moi l’avait compris avant même d’avoir les preuves. J’ai alors cherché les plans du projet. Je voulais savoir. Peut-être avais-je besoin d’être rassurée, de découvrir que cet arbre avait été pris en compte, qu’une solution avait été trouvée pour préserver ce témoin du vivant. Mais lorsque j’ai regardé les plans, mon regard s’est immédiatement arrêté sur ce qui n’y figurait pas.

Le cèdre avait disparu. À sa place, d’autres arbres étaient prévus sur les dessins. Des arbres nouveaux, choisis pour accompagner le futur paysage. Comme si l’on pouvait remplacer une présence ancienne par une plantation récente. Comme si la mémoire d’un être vivant pouvait être effacée et compensée par quelques jeunes pousses dessinées sur un plan d’architecte. Je savais alors que le temps était compté.


Pourtant, pendant près d’une année, tant que le chantier n’avait pas commencé, une partie de moi continuait d’espérer. J’imaginais encore qu’une décision différente pouvait être prise. Qu’une personne regarderait cet arbre autrement. Qu’elle verrait autre chose qu’un espace à libérer. Qu’elle ressentirait sa présence.

Car certains arbres ne sont pas seulement des éléments du paysage. Ils deviennent des repères dans nos vies. Ils appartiennent à l’histoire intime d’un lieu et parfois même à l’histoire intime des personnes qui les côtoient.

Je savais que le jour viendrait où il faudrait lui dire au revoir.

Mais je ne savais pas encore que ce dernier moment serait aussi bouleversant.


Le dernier salut du cèdre

Grand cèdre vert dans un champ, sous un ciel gris nuageux; toits et bâtiments au loin.

La veille du début du chantier, quelque chose d’étrange s’est produit.

J’étais couchée, dans cet état particulier entre l’éveil et le sommeil, lorsque le corps commence à se détendre mais où la conscience est encore présente. La maison était calme. Rien ne laissait présager ce qui allait suivre. Puis j’ai ressenti une vibration. Une sensation profonde, comme si la terre elle-même se mettait à trembler doucement sous moi.

Pendant quelques instants, je n’ai pas su si je rêvais ou si cette perception appartenait réellement au monde extérieur. Mon esprit cherchait une explication rationnelle, mais une autre partie de moi avait déjà compris. Ma pensée s’est immédiatement tournée vers le cèdre. Je ne peux pas expliquer ce moment. Je ne savais pas que le chantier démarrerait le lendemain. Je ne cherche pas à prouver ce qui s’est passé, ni à convaincre qui que ce soit de l’interprétation que j’en ai faite. Chacun est libre de recevoir cette expérience selon sa propre sensibilité. Certains y verront une coïncidence, d’autres une manifestation de l’inconscient, d’autres encore un lien subtil entre deux êtres vivants qui se sont accompagnés pendant plusieurs années.

Pour moi, cet instant a été vécu comme un dernier au revoir. Comme si, dans le silence de la nuit, une connexion invisible s’était établie une dernière fois. Comme si le cèdre me disait qu’il était temps pour lui de partir.


Le lendemain, le chantier a commencé.

Je crois que certaines images restent gravées en nous parce qu’elles viennent toucher un endroit beaucoup plus profond que la simple perception visuelle. Ce jour-là, j’ai vu les machines s’approcher de lui avec leur puissance mécanique, leur bruit assourdissant, leur indifférence apparente face à ce qu’elles étaient en train de détruire. Puis les premières branches sont tombées. À chaque coup de pelleteuse, j’ai ressenti quelque chose de difficile à expliquer. Ce n’était pas seulement la tristesse de voir disparaître un arbre que j’aimais. C’était comme si une partie de mon propre lien avec la terre était attaquée. Chaque branche arrachée provoquait en moi une douleur physique, presque viscérale. J’avais l’impression qu’on m’arrachait un bras à chaque impact.

Mon cœur s’est crispé.

Les larmes sont montées.

Je regardais cet être qui m’avait accompagnée pendant tant d’années perdre peu à peu son intégrité, non pas à cause d’une tempête, d’une maladie ou du cycle naturel de la vie, mais parce qu’une décision humaine avait déterminé qu’il n’avait plus sa place.

Ce qui m’a profondément bouleversée, ce n’était pas seulement sa disparition. C’était la manière dont elle se produisait.


Un arbre qui tombe naturellement appartient au grand mouvement de la vie. Il retourne à la terre après avoir accompli son existence. Mais voir un arbre majestueux être réduit au silence par des machines donne une impression différente. Il y a quelque chose de brutal dans cette rencontre entre le temps infiniment lent du vivant et la rapidité de notre monde moderne. Le cèdre avait mis des décennies à déployer ses racines, à renforcer son tronc, à étendre ses branches vers le ciel. Il n’a fallu qu’une heure pour qu’il ne soit plus qu’un souvenir. Une heure. Une heure pour effacer ce que la nature avait construit patiemment année après année.


Le plus difficile a peut-être été de constater qu’il n’y avait pas de transition. Pas de temps pour l’adieu. Pas de possibilité de prendre conscience de ce qui était en train de disparaître. La machine avançait, coupait, transformait. L’arbre qui représentait la permanence devenait soudain une matière que l’on pouvait déplacer. Puis il a été directement transformé en copeaux. Cette image m’a profondément marquée. Ce géant qui avait occupé l’espace avec tant de majesté était maintenant réduit à de petits morceaux de bois destinés à une autre utilisation.


Je suis restée longtemps à regarder ce qui, quelques instants plus tôt encore, était un géant. Il ne restait plus que des copeaux de bois. La tristesse avait laissé place à des sanglots que je ne cherchais plus à retenir. J'avais le sentiment d'avoir perdu un compagnon de route, un témoin silencieux de douze années de transformation intérieure.

Puis, au milieu de ce chagrin, quelque chose s'est produit. Ce n'était pas une voix que j'entendais avec mes oreilles. C'était une évidence qui s'imposait au plus profond de moi, avec une douceur désarmante :


« Tu n'as plus besoin de moi maintenant.

À toi de transmettre mes enseignements. »


Je ne chercherai jamais à savoir d'où venait ce message. Était-il né de mon inconscient ? D'une intuition profonde ? D'un dialogue silencieux avec le vivant ? Peu importe finalement. Ce qui compte, c'est ce qu'il a produit en moi.

À cet instant, quelque chose s'est relâché. Comme si le cèdre venait de me rendre à moi-même. Pendant toutes ces années, il avait été un appui lorsque j'en avais besoin. Il m'avait appris, sans un mot, ce que signifiaient l'ancrage, la patience, la force tranquille et la confiance dans le temps. Peut-être son rôle était-il simplement arrivé à son terme. Peut-être était-il temps que ces qualités ne soient plus seulement celles que j'admirais chez lui, mais qu'elles deviennent les miennes.


En regardant ces copeaux, une autre pensée est venue remplacer peu à peu la douleur.

Peut-être que rien de ce qui a véritablement vécu ne disparaît totalement. Peut-être que la matière change simplement de forme. J’aime imaginer que ce cèdre poursuit son existence autrement. Peut-être qu’il aidera d’autres arbres à grandir en retournant nourrir la terre. Peut-être qu’il deviendra du bois qui réchauffera le cœur des humains durant les longues journées d’hiver. Peut-être qu’il continuera à transmettre quelque chose de sa force, de sa chaleur et de son histoire.

Car la nature ne connaît pas la fin telle que nous l’imaginons.

Elle transforme.

Elle recycle.

Elle transmet.

Et cette idée m’a apporté un certain apaisement.


Grand conifère silhouetté devant un ciel rose et orange au coucher du soleil, dans un champ.

Le cèdre, symbole de force et d’élévation


Si la disparition de cet arbre m’a autant touchée, c’est aussi parce que le cèdre porte depuis des millénaires une symbolique spirituelle particulièrement forte.

Dans de nombreuses traditions anciennes, le cèdre est considéré comme un arbre sacré. Le cèdre du Liban, notamment, occupe une place importante dans l’histoire des civilisations anciennes. Son bois était recherché pour sa solidité, sa résistance au temps et sa capacité à traverser les siècles. Il servait à construire des temples, des palais et des lieux considérés comme sacrés.

Mais au-delà de ses qualités matérielles, le cèdre représente une dimension symbolique profonde.

Il est l’image de l’être enraciné qui s’élève.


Ses racines plongent profondément dans la terre tandis que ses branches cherchent la lumière. Il réunit en lui deux mouvements essentiels : l’ancrage et l’expansion.

Cette dualité résonne profondément avec le chemin intérieur de l’être humain.

Nous avons besoin de racines pour pouvoir nous élever. Nous avons besoin de connaître notre histoire, d’accueillir nos expériences, d’intégrer nos blessures, pour pouvoir ensuite nous ouvrir pleinement à ce que nous sommes appelés à devenir.


Un arbre sans racines ne peut pas grandir.

Un être humain coupé de son histoire ne peut pas se construire.


C’est peut-être l’un des messages les plus importants que le cèdre m’a transmis.

Avant de chercher à atteindre le ciel, il faut accepter de descendre profondément en soi.


Le message silencieux de l’ancrage


Dans notre société actuelle, nous parlons beaucoup d’évolution, de réussite, de changement, de dépassement de soi. Nous sommes constamment encouragés à aller plus vite, à produire davantage, à atteindre de nouveaux objectifs.

Mais nous parlons beaucoup moins de l’importance de l’ancrage.

Pourtant, l’arbre nous rappelle une vérité essentielle : toute croissance durable commence par des fondations solides.


Le cèdre ne grandit pas en luttant contre le sol qui le porte. Il ne cherche pas à s’échapper de ses racines. Au contraire, c’est parce qu’il est profondément relié à la terre qu’il peut déployer une telle majesté. Cette image m’accompagne depuis longtemps dans mon propre cheminement.

Lorsque nous travaillons sur nous-mêmes, nous cherchons souvent à nous libérer de nos blessures, de nos mémoires ou de nos limitations. Mais la véritable transformation ne consiste pas à rejeter ce que nous avons vécu. Elle consiste à l’intégrer, à transformer notre histoire en force, comme l’arbre transforme chaque saison traversée en une nouvelle couche de croissance. Le cèdre ne renie aucune partie de son parcours. Chaque année vécue participe à ce qu’il est devenu.

Peut-être que nous pourrions apprendre de lui.

Peut-être que nos blessures, nos expériences et nos passages difficiles ne sont pas uniquement des poids à abandonner, mais aussi des parties de nous qui peuvent devenir la source d’une plus grande sagesse.


Les arbres, gardiens de la mémoire du vivant


Depuis que je travaille sur les mémoires cellulaires, une question revient régulièrement dans mes accompagnements : qu’est-ce qui demeure en nous de ce que nous avons vécu ? Quelles traces invisibles portent notre corps, notre histoire, notre lignée ? Quelles expériences continuent d’influencer notre manière d’être au monde, parfois bien longtemps après les événements qui les ont fait naître ?

Cette réflexion m’a naturellement conduite à regarder les arbres autrement.

Car si nous acceptons l’idée que notre corps garde la mémoire de notre histoire, pourquoi le vivant qui nous entoure en serait-il dépourvu ?

Un arbre ancien est une mémoire incarnée.

Il ne conserve pas ses souvenirs sous la forme de mots ou d’images, mais dans sa matière même. Chaque année de son existence s’inscrit dans son bois. Les périodes de sécheresse, les hivers rigoureux, les tempêtes traversées, les années de croissance abondante deviennent des marques silencieuses qui participent à sa construction.

Lorsque l’on observe la coupe d’un arbre, on découvre une succession de cercles qui racontent son histoire. Chaque ligne témoigne d’un temps traversé. Chaque variation raconte une adaptation. Chaque cicatrice révèle qu’il a rencontré des difficultés, mais qu’il a trouvé les ressources pour continuer à grandir.

L’arbre ne cherche pas à effacer ce qu’il a vécu. Il ne tente pas de revenir à l’état où il était avant la tempête. Il intègre. Il transforme. Il poursuit son chemin avec les traces de son histoire.

Cette sagesse me touche profondément, car elle rejoint une compréhension essentielle du chemin intérieur : nous ne guérissons pas en supprimant notre passé. Nous guérissons lorsque nous cessons de lutter contre ce qui a été et que nous transformons notre histoire en force intérieure.


Le cèdre m’a rappelé que nos blessures ne sont pas forcément des signes de faiblesse. Elles peuvent aussi devenir les endroits par lesquels entre davantage de lumière. Un arbre marqué par les années n’est pas moins beau qu’un jeune arbre parfait. Bien au contraire. Ses imperfections racontent son existence. Elles témoignent de sa capacité à traverser les épreuves. Peut-être en est-il de même pour l’être humain.


Lorsque je regarde aujourd’hui les photographies de ce cèdre, je ressens encore son énergie particulière. Je ne vois pas seulement un arbre imposant. Je vois un être vivant qui a accompagné une partie de mon histoire.

Cela m’amène à une autre réflexion : les arbres ne sont-ils pas aussi les gardiens de la mémoire des lieux ?

Nous parlons souvent de la mémoire des personnes, de la mémoire familiale, de la mémoire collective. Nous conservons des archives, des photographies, des objets qui témoignent de ce qui a existé avant nous. Nous cherchons à préserver les traces de notre passage. Mais nous oublions parfois que certains témoins ne sont pas humains.

Un arbre ancien est un témoin silencieux. Il a vu passer des générations d’habitants. Il a assisté aux changements d’un quartier, aux saisons qui se succèdent, aux enfants qui grandissent, aux personnes qui viennent s’asseoir sous son ombre. Il a accompagné des vies dont nous ne connaîtrons jamais les histoires.


Le cèdre devant chez moi avait certainement vu beaucoup plus de choses que moi.

Il avait été présent avant mon arrivée. Il aurait pu rester longtemps après mon départ.

Il appartenait à cette continuité du vivant qui nous dépasse.

Et c’est peut-être cela qui est si difficile à accepter lorsque l’un de ces arbres disparaît : nous avons la sensation qu’une page de l’histoire d’un lieu vient d’être arrachée. Ce qui m’interpelle également, c’est notre rapport au temps.


L’être humain vit dans une temporalité très courte. Notre existence nous paraît longue lorsque nous la traversons, mais à l’échelle d’un arbre centenaire, elle représente un instant. Nous pensons souvent en années, parfois en décennies. L’arbre pense en siècles.

Cette différence de rythme devrait naturellement nous inviter à davantage d’humilité.

Lorsque nous construisons quelque chose, nous réfléchissons souvent à ce que cela apportera dans les prochaines années. Nous calculons, nous planifions, nous organisons. Mais combien de décisions prenons-nous réellement en considérant ce qui existera dans cent ans ?

Un arbre ancien nous oblige à regarder plus loin que notre propre existence. Il nous rappelle que nous sommes des voyageurs de passage sur cette Terre. Nous ne possédons pas véritablement les lieux que nous habitons. Nous les recevons temporairement. Nous en sommes les gardiens pour une période donnée, avant de les transmettre à ceux qui viendront après nous. Cette vision change profondément notre manière d’habiter le monde.

Si nous nous considérons comme des propriétaires absolus, nous pouvons transformer, détruire et remplacer selon nos besoins immédiats. Mais si nous nous considérons comme des gardiens, notre responsabilité devient différente. Nous cherchons à préserver ce qui a une valeur qui dépasse notre propre existence.

Grand sapin enneigé dans un paysage blanc sous un ciel gris, branches sombres chargées de neige, ambiance calme.

La disparition de ce cèdre m’a également confrontée à une question plus vaste : pourquoi avons-nous autant de difficulté à vivre avec le vivant ?

Je ne parle pas ici de refuser toute évolution ou toute construction. L’être humain a toujours transformé son environnement pour répondre à ses besoins. La question n’est pas de revenir en arrière, mais de s’interroger sur la manière dont nous avançons.

Pourquoi considérons-nous si souvent la nature comme un espace disponible à conquérir plutôt que comme un partenaire avec lequel cohabiter ?

Pourquoi un arbre qui a mis plusieurs décennies à grandir peut-il être supprimé en quelques minutes parce qu’il gêne un projet ?

Pourquoi avons-nous appris à mesurer la valeur d’un terrain uniquement selon ce que nous pouvons y construire, mais si difficilement selon ce que le vivant nous offre déjà ?

Le cèdre ne représentait pas un espace vide. Il représentait une présence. Une histoire. Une relation. Une source de beauté et d’apaisement.

Mais ces richesses sont difficiles à comptabiliser. Elles n’apparaissent pas dans les chiffres d’un projet immobilier. Elles ne se mesurent pas en mètres carrés constructibles. Pourtant, elles existent. Et peut-être même sont-elles parmi les plus précieuses.


Je crois profondément que les arbres ont quelque chose à nous enseigner sur notre propre nature.

Ils nous invitent à ralentir dans un monde qui nous pousse constamment à accélérer.

Ils nous enseignent l’ancrage dans une époque où beaucoup de personnes se sentent déracinées.

Ils nous rappellent la patience lorsque nous voulons tout obtenir immédiatement.

Ils nous montrent qu’il est possible d’être profondément enraciné tout en continuant à grandir.

Le cèdre qui se trouvait devant chez moi m’a accompagné dans une période importante de ma vie. Il a été un miroir silencieux de mon propre chemin. Il m’a appris qu’une force véritable ne vient pas de la rigidité, mais de la profondeur des racines que nous avons développées. Aujourd’hui, il n’est plus visible depuis ma fenêtre. Mais je réalise que certaines présences ne disparaissent jamais complètement. Elles changent simplement de forme.


Lorsque les derniers sanglots se sont apaisés, un calme inattendu est venu m'habiter. La tristesse était toujours là, mais elle n'avait plus la même couleur. Elle n'était plus un enfermement. Elle était devenue un passage.

Je me suis alors rendu compte que je ne ressentais plus seulement l'absence du cèdre. Je sentais sa présence autrement. Non plus devant ma fenêtre, mais à l'intérieur de moi.

Sa force était devenue la mienne.

Sa verticalité m'invitait à rester debout lorsque le monde vacille. Son enracinement me rappelait que l'on peut traverser les tempêtes sans perdre son axe. Son immense capacité d'expansion continuait de m'inspirer à ne jamais laisser les peurs collectives rétrécir l'espace de mon cœur.

Le cèdre n'était plus un arbre que je regardais.

Il était devenu une manière d'habiter le monde.


Depuis ce jour, une énergie nouvelle m'habite. Elle ne ressemble pas à une excitation passagère. Elle est plus profonde, plus stable, comme si quelque chose s'était déplacé à l'intérieur de moi. Je ressens le besoin d'être davantage au contact du vivant. D'aller vers lui plutôt que d'attendre qu'il vienne à moi.

Alors, chaque matin, je me lève à sept heures pour aller courir. Si quelqu'un m'avait dit quelques semaines plus tôt que je deviendrais une coureuse matinale, je lui aurais probablement répondu que ce n'était pas mon rythme. J'ai toujours préféré courir en fin de journée. Pourtant, les fortes chaleurs de l'été m'ont invitée à sortir de cette habitude. J'aurais pu y voir une contrainte. J'y ai découvert une grâce.

Je pars à 8h30. À cette heure la nature offre un visage que peu de personnes prennent le temps de rencontrer. Les oiseaux sont déjà en pleine conversation. Les lapins traversent les chemins avec une insouciance désarmante. Il m'arrive de croiser un chevreuil qui lève brièvement la tête avant de disparaître entre les arbres. Les buses planent silencieusement dans le ciel. Les chevaux et les vaches m'observent passer avec cette tranquillité qui leur appartient.

Je croyais aller courir pour entretenir mon corps. Je comprends aujourd'hui que je cours surtout pour nourrir mon âme.

Le cèdre n'est plus là lorsque je quitte la maison. Pourtant, je le retrouve un peu dans chacun de ces matins. Comme si son enseignement s'était disséminé dans tout ce que le vivant continue de m'offrir. Je pensais l'avoir perdu. Je découvre qu'il m'a simplement appris à ouvrir les yeux.


Je ne verrai plus jamais ce cèdre en ouvrant mes volets. À sa place s'élèveront bientôt des immeubles. Le paysage a changé, et une partie de mon cœur continuera probablement à chercher sa silhouette pendant encore longtemps. Certaines absences mettent du temps à trouver leur place. Pourtant, je ne peux pas dire qu'il m'a quittée.

Il est présent chaque fois que je cours sur les chemins au petit matin. Chaque fois que je ralentis pour observer un rouge-gorge posé sur une branche, qu'un chevreuil traverse le sentier devant moi ou qu'une buse dessine lentement des cercles dans le ciel. Il est présent dans cette façon nouvelle que j'ai d'habiter le monde, avec davantage d'attention, davantage de gratitude et, je l'espère, davantage d'humilité.

Je croyais avoir perdu un arbre.

Je découvre qu'il m'a offert un regard.

Un regard qui ne considère plus la nature comme un décor, mais comme une communauté d'êtres vivants avec lesquels nous partageons cette Terre. Un regard qui comprend que les arbres ne sont pas seulement là pour produire de l'ombre, de l'oxygène ou du bois, mais aussi pour nous enseigner quelque chose de nous-mêmes.


Le cèdre m'a appris la patience, l'ancrage, la force tranquille et la confiance dans le temps. Il m'a appris que les racines les plus profondes sont invisibles, que l'on peut traverser les tempêtes sans perdre sa verticalité et que la véritable grandeur ne fait jamais de bruit.

Peut-être est-ce cela, finalement, son dernier enseignement :


nous rappeler que nous faisons partie du vivant et que nous ne sommes pas au-dessus de lui. Que nous avons autant besoin des arbres qu'ils n'ont jamais eu besoin de nous. Et que chaque fois que nous prenons le temps de rencontrer véritablement un arbre, une rivière, un oiseau ou une forêt, c'est aussi une rencontre avec une part oubliée de nous-mêmes qui devient possible.


Maryline MÉREL

Thérapeute en Déprogrammation des Mémoires Cellulaires

J'accompagne les personnes qui souhaitent identifier et libérer les mémoires cellulaires, émotionnelles, transgénérationnelles et karmiques qui influencent leur vie, afin de retrouver leur véritable identité et avancer avec plus de sérénité.


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